[Dossier Spécial] | Cameroun-Russie : soixante ans après, le temps du bilan et de la relance

Soixante ans après l’établissement de leurs relations diplomatiques le 18 février 1964, le Cameroun et la Russie disposent d’un socle de coopération déjà réalisé, sur lequel un renforcement est possible. L’enjeu, pour les deux parties, est de transformer des fleurons historiques et un partenariat militaire actif en coopération économique et humaine plus large.
Les grandes réalisations d’un partenariat à approfondir
Le premier fleuron est académique. Deux institutions issues de la coopération avec l’ex-URSS continuent de former les cadres camerounais : l’École Nationale des Eaux et Forêts de Mbalmayo qui forme depuis des décennies les ingénieurs chargés de la gestion du deuxième massif forestier du bassin du Congo et l’École d’Agriculture de Dschang, devenue le noyau de l’actuelle Université de Dschang, l’une des principales universités du pays.
Le deuxième est humain. Plus de 2 000 camerounais ont été formés en Russie depuis 1964, en médecine, ingénierie, agronomie et sciences militaires. Selon les diplomates des deux pays, ce réseau d’anciens étudiants constitue aujourd’hui le lien le plus durable de cette relation bilatérale.
Le troisième est sécuritaire et humanitaire. Signé en avril 2015 dans le contexte de la lutte contre Boko Haram, l’accord de coopération militaire et technique a été suivi de livraisons d’équipements et d’une aide de 1 900 tonnes de denrées alimentaires, estimée à environ 3 milliards FCFA, destinée aux réfugiés. Un nouvel accord de défense, signé le 12 avril 2022 à Moscou par Joseph Beti Assomo et son homologue russe Sergueï Choïgou, a été ratifié en 2023. Le texte de 13 pages prévoit l’échange d’informations en matière de défense, la formation conjointe et l’entraînement des troupes, le génie militaire, l’enseignement militaire, la médecine militaire, la topographie et l’hydrographie militaire, ainsi qu’une coopération dans la lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime.
Les leviers d’un renforcement
Le 28 juillet 2023, en marge du 2e Sommet Russie-Afrique à Saint-Pétersbourg, le président Paul Biya est reçu par le président Vladimir Poutine. La rencontre, largement relayée par la télévision camerounaise CRTV et les médias russes, marque le retour du Cameroun au plus haut niveau du dialogue avec Moscou.
Pour Yaoundé, l’objectif affiché est la diversification des partenariats. Pour Moscou, il s’agit d’ancrer sa présence en Afrique centrale, région où son influence reste limitée comparée à l’Afrique de l’Ouest.
En février 2024, lors des célébrations du 60e anniversaire, la partie russe annonce la tenue prochaine de la première session de la commission mixte intergouvernementale russo-camerounaise pour la coopération économique, commerciale, scientifique et technique, l’outil institutionnel censé piloter la relance.
Sauf qu’à date, cette relance reste le paradoxe de la relation russo-camerounaise. On note désormais une coopération politiquement relancée, militairement active, mais économiquement modeste. Au compteur, aucun barrage, aucun port, aucune mine d’envergure n’a été réalisée par la Russie au Cameroun.
Les projets évoqués depuis 2024 se concentrent sur deux secteurs stratégiques pour Yaoundé : la production d’engrais, pour réduire la dépendance aux importations révélée par de nombreuses crises, et la transformation agricole locale du cacao, du café et des céréales. À cela s’ajoutent des discussions dans l’énergie et la formation aux usages pacifiques du nucléaire, via Rosatom, notamment en médecine.
Ce qu’il faut faire
Au regard de ce qui précède, il faut souligner que le renforcement passera par la capacité des deux parties à transformer ces intentions en investissements suivis, avec des calendriers et des financements identifiés. Les deux parties doivent faire fonctionner la commission mixte avec un bilan public annuel ; structurer le réseau des plus de 2 000 étudiants camerounais formés en Russie et cibler les nouvelles bourses russes vers les filières manquantes au Cameroun et enfin ; concentrer l’effort sur un ou deux projets vitrines, engrais et agro-transformation, plutôt que multiplier les protocoles.
Soixante ans après 1964, la coopération Cameroun-Russie ne se résume ni à un alignement, ni à une rupture avec d’autres partenaires. Elle apparaît comme une relation de long terme, bâtie sur la formation et la défense, qui cherche aujourd’hui sa traduction économique.




