

Gérard Njoya n’a jamais pris l’avion pour Moscou. Journaliste culturel à Yaoundé, la trentaine posée, il a découvert la Russie comme on découvre un pays lointain à travers un petit écran quand on est enfant du quartier Étoudi.
D’abord, c’était la télévision. Les vieux films soviétiques en noir et blanc sur la Cameroon Radio and Television (CRTV), et les images impeccables de la Place Rouge sous la neige. Gérard restait fasciné devant ce silence dans le métro de Moscou. Pas un sourire pour l’étranger. Lui qui vient d’un pays où l’on salue même celui qu’on ne connaît pas, il a d’abord cru à de la froideur.
Puis sont venues les plateformes numériques. YouTube, Telegram, TikTok. Un soir, il tombe sur une vidéo de « Maslenitsa » : des femmes en foulards rouges qui font sauter des blinis dorés, ronds comme le soleil, pour dire adieu à l’hiver. Le lendemain, un live du 9 mai : des milliers de Russes marchent sans bruit, portant le portrait encadré de leur grand-père mort à la guerre. Le Régiment Immortel. Gérard, qui a perdu son oncle dans l’armée, comprend soudain. Ce n’est pas un défilé. C’est une prière en marchant.
Il s’abonne à des chaînes de cuisine russe. Il apprend les mots : « borchtch », « pelmeni », « zakouski ». Il note dans son carnet : « Ici, on ne mange pas vite. On toast. On parle longtemps avant de boire. » Sur Instagram, il suit une « babouchka » de Kazan qui explique pourquoi on ne siffle jamais dans la maison, pourquoi on offre toujours un nombre impair de fleurs, pourquoi on enlève ses chaussures dès la porte. Des superstitions qui le font sourire, lui qui a grandi avec les interdits de l’Ouest-Cameroun.
Ce qui l’émeut le plus, c’est le Nouvel An russe. Plus grand que Noël. « Ded Moroz », le « Père Gel » en long manteau rouge, arrive avec « Snegourotchka », sa petite-fille de neige. Gérard regarde ses propres petits frères et petites sœurs en tee-shirt devant le sapin en plastique et se dit : deux mondes, même magie pour faire rêver les petits.
Et puis, il y a eu ce jour de juillet 2023 qu’il n’oubliera pas.
Il est dans le salon familial, quand la CRTV interrompt ses programmes. Bandeau rouge : Sommet Russie-Afrique, Saint-Pétersbourg, en direct. Gérard lève la tête et voit le Président Paul Biya entrer dans un grand salon « impérial ». En face de lui, le Président Vladimir Poutine avance, lui serre la main longuement, sans se presser. Les deux délégations s’installent. Le silence, le protocole, la lenteur des gestes : Gérard reconnaît tout ce qu’il a appris sur ses écrans.
Pour la première fois, la Russie n’est plus seulement ce pays lointain qu’il admire de loin. Son propre président est assis à la table russe, accueilli comme on accueille un invité à qui l’on va porter un toast. Ses parents parlent d’accords et de stratégie. Lui, il regarde une rencontre de cultures.
À force de regarder, Gérard Njoya n’admire plus seulement des images. Il admire une manière de tenir : tenir par la mémoire, tenir par la table, tenir par la culture quand il fait moins vingt dehors. Bien souvent, il avance ces quelques dans des causeries de confrérie : « Je n’ai jamais touché la neige, mais la Russie m’a appris que la chaleur n’est pas toujours une question de soleil. »
Gérard Njoya
Photo illustrative : ACC




