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Dans le Fujian : Neuf moments marquants d’un voyage au cœur du Sud-Est chinois

“Modernité”, “tradition”, “wǒmen”

Ce sont les trois mots que je n’ai cessé d’entendre depuis mon arrivée en Chine. Des mots que je croyais comprendre.

Mais, il m’a fallu voyager dans le Sud-Est du pays, jusqu’à la province du Fujian, pour en mesurer véritablement l’ampleur.

Ici, la modernité ne s’oppose pas à la tradition : elle semble s’y superposer. Les temples anciens coexistent avec les zones industrielles, les rituels perdurent au rythme d’une croissance accélérée.

Au cœur de cette coexistence, un mot revient sans cesse : wǒmen — “nous” ou “notre”.

Sa répétition n’est pas anodine. Elle révèle une conception profondément collective de la société.

Ce pronom, utilisé presque instinctivement, façonne une mentalité où la réussite n’est pas individuelle, mais partagée.

Peut-être est-ce là l’une des clés du développement fulgurant du pays et de la région : un progrès pensé comme un effort commun.

La gentillesse des habitants, la beauté des paysages, la richesse culturelle et les infrastructures pensées au service de tous n’ont cessé de m’impressionner. À certains moments, certains regards, sourires bienveillants ou plaisanteries m’ont même rappelé ce que je connais chez moi : une familiarité inattendue, presque apaisante face au mal du pays.

Il m’est difficile de retenir un seul moment marquant tant la liste de ce qui m’a fait rire, émue, impressionnée ou parfois laissée perplexe durant ce voyage de 9 jours, semble interminable.

Voici néanmoins neuf moments, pendant ces neuf jours, resteront gravés dans ma mémoire pour toujours.

  1. Les musées et les ruelles étroites de l’île Gulangyu

À Xiamen, le premier jour, après un très bref voyage en ferry, nous avons eu la chance d’atterrir sur la petite île Gulangyu.

Entre ses musées discrets, témoins de son histoire cosmopolite, et ses jolies rues étroites bordées de maisons anciennes et de végétation luxuriante, l’île se découvre presque comme un musée à ciel ouvert.

En flânant dans ses ruelles paisibles, on a le sentiment de voyager dans le temps, loin de l’agitation de la grande ville pourtant si proche.

  1. Dans le défilé de Zougushi, de jeunes enfants sont également habillés en divinités ou en personnages traditionnels et portés sur des structures décorées, donnant l’impression de flotter au-dessus de la foule — une image aussi surprenante que fascinante.

Lors du Festival des Lanternes, Luofang célèbre le Zougushi, un défilé vibrant de plus de 300 ans. Les villageois, après avoir jeûné et prié, transportent des palanquins sacrés en l’honneur de Mazu, la déesse protectrice.

Les enfants, eux aussi, participent joyeusement, souvent déguisés en personnages traditionnels, ajoutant une touche festive à l’événement !

Le point culminant de la fête ? Une course effrénée dans les eaux glacées de la rivière Qingyan, avec plus de 500 villageois plongeant pour un spectacle spectaculaire ! Ce carnaval montagnard est un véritable symbole des traditions Hakka du Fujian.

  1. Au troisième jour, plusieurs micro-moments m’ont profondément marquée — des instants discrets, mais intensément humains. Le premier fut l’accueil dans une humble maison du village. À l’intérieur, une grand-mère entretenait tranquillement le feu, alimentant les braises avec une patience presque méditative.

Avec mes collègues de CGTN Français, nous avons été reçus avec une grande gentillesse et invités à entrer. J’ai tenté d’échanger quelques mots avec elle malgré la barrière de la langue, mais très vite les mots ont semblé superflus. Je me suis simplement tenue près d’elle, en silence, savourant la chaleur du feu et la quiétude enveloppante de la maison, tandis qu’au dehors les percussions résonnaient, et que pétards et feux d’artifice faisaient rage dans l’air de fête.

Les moments qui m’ont le plus touchée ce jour-là restent avant tout humains.

Dans l’après-midi, en arpentant le village historique, j’ai rencontré deux adorables petites sœurs, habillées exactement de la même façon. Un simple sourire a suffi pour que nous devenions, l’espace d’un instant, de grandes amies. Alors que notre visite se poursuivait, elles sont revenues me retrouver, un peu timides mais déterminées, pour m’offrir un petit souvenir de leur région — un geste simple, mais d’une générosité infinie.

Ce geste plein d’attention m’a ramenée à ma propre enfance, à cette excitation presque fébrile qui précédait les jours de fête : enfiler des vêtements achetés pour l’occasion et attendre, les yeux brillants, les cadeaux offerts par les aînées de la famille.

En observant ces deux adorables petites sœurs, je me suis soudain revue, moi et ma sœur aînée. Différents continents, même vie.

Et, comme pour boucler la boucle du temps, c’était désormais à mon tour d’endosser le rôle de l’adulte. Selon une coutume chère à ma culture pendant les périodes de fête, je leur ai à mon tour offert quelques jouets.

Un geste simple, ordinaire, mais chargé d’une douceur particulière — un de ces instants discrets et précieux que la mémoire garde longtemps, comme une petite lumière.

  1. Il m’est impossible de ne pas parler de la découverte incroyable que furent les Tulou.

Les Tulou sont des bâtiments circulaires traditionnels en Chine, conçus pour abriter plusieurs familles dans un espace commun autour d’une cour centrale.

Tel un noyau atomique, le Tulou a une structure centralisée. Les familles sont disposées en anneaux autour de la cour centrale, avec des interactions organisées autour d’un point focal.

Aujourd’hui, ces habitations en terre battue sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO.

En plus d’avoir eu la chance d’en visiter plusieurs, l’expérience a été poussée encore plus loin : j’ai eu l’opportunité d’y passer la nuit. Déposer ma valise dans ce lieu qui semble venir d’une autre époque m’a procuré un sentiment presque irréel. Indubitablement, ce fut l’un des moments les plus marquants de ce voyage.

  1. Le lendemain, nous avons atterri dans un quartier pittoresque de Wudianshi Traditional Blocks. Lors de notre passage à Wudianshi Traditional Blocks, nous avons découvert un véritable musée à ciel ouvert de l’architecture Minnan. Dans ce quartier préservé, les maisons de briques rouges et les toits traditionnels aux courbes élégantes témoignent de plusieurs siècles d’histoire du sud du Fujian.

Ce qui m’y a le plus étonnée — en faisant abstraction des gros bébés si adorables qu’on tombe en pâmoison rien qu’en les apercevant au loin — fut cette juxtaposition étonnamment harmonieuse entre l’architecture ancienne et, en arrière-plan, les silhouettes élancées des buildings modernes.

Mais, ce qui m’a surtout marquée, c’est de voir que cette culture reste pleinement vivante. Les bâtiments de briques rouges, si caractéristiques de ce village, ne sont pas de simples vestiges figés dans le temps. Ils continuent d’abriter la vie : des commerces, des cafés réputés ou encore de petites boutiques de souvenirs. Ici, le passé ne semble pas relégué à la mémoire ; il s’inscrit naturellement dans le présent et continue de faire battre le cœur du quartier.

  1. Au sixième jour de notre périple, nous avons fait halte à Xunpu, dans la baie de Quanzhou, un village où le temps semble se mêler à la mer et aux traditions. Là, les femmes pêcheuses, affectueusement surnommées les « Tantes de Xunpu », perpétuent un mode de vie ancestral fait d’aquaculture, de marchés animés et de rituels au temple de Dapu.

C’est leur beauté tranquille et leur résilience qui frappent quiconque croise leur chemin. Leurs mains, douces et patientes, nous ont habillées de leurs tenues traditionnelles Minnan, richement colorées et brodées, avant d’y déposer leurs célèbres couronnes florales Zanhuawei.

Ce qui m’a peut-être le plus émue fut leur volonté simple et sincère de partager leur culture avec nous. Une générosité spontanée, rafraîchissante, que l’on ne rencontre pas nécessairement ailleurs dans le monde.

Leur bienveillance était palpable, tout comme leur amusement sincère : leurs regards rieurs, en voyant des étrangers arborer leurs vêtements, avaient quelque chose de profondément émouvant.

Dans les ruelles étroites du village, les murs fleuris et tapissés de coquilles d’huîtres racontent l’intimité de la mer avec la vie quotidienne. À quelques pas, d’autres femmes vendent des huîtres fraîchement récoltées, prolongeant ce lien ancestral avec l’océan.

  1. Au septième jour de notre périple, nous nous sommes rendues à Fuzhou pour découvrir le célèbre quartier historique de Sanfang Qixiang. Nous avons parcouru ces ruelles chargées d’histoire où se mêlent architecture chinoise traditionnelle et influences étrangères, héritées des échanges commerciaux et de l’ouverture maritime de la ville au XIXᵉ siècle.

Sanfang Qixiang, littéralement « trois ruelles et sept allées », est un dédale de passages étroits bordés de maisons anciennes aux murs blanchis et aux toits de tuiles grises, autrefois demeures de lettrés, de marchands et de hauts fonctionnaires. Aujourd’hui restauré, le quartier est devenu un lieu vivant où le patrimoine dialogue avec le tourisme : spectacles de rue, petites échoppes artisanales, salons de thé et cours intérieures ouvertes aux visiteurs rythment la promenade.

La végétation y occupe également une place essentielle. Des arbres anciens, des bambous et des fleurs grimpantes s’entrelacent avec les vieilles façades, apportant une douceur particulière au paysage urbain. Cette harmonie entre nature et architecture donne au quartier une atmosphère paisible, presque suspendue, où les ruelles fleuries semblent raconter l’histoire de la ville tout en accueillant un tourisme curieux et respectueux de ce patrimoine vivant.

 

  1. Au huitième jour de notre périple, nous avons visité le village de Xiadang Township, autrefois connu comme le seul « village aux cinq absences » de la province — sans routes, sans eau courante, sans électricité, sans revenus fiscaux ni infrastructures administratives.

Aujourd’hui considéré comme une vitrine de la lutte contre la pauvreté et de la revitalisation rurale en Chine, il m’est presque difficile d’imaginer ce qu’il était autrefois tant les routes, les ponts reliant les vallées et les petits barrages qui structurent le paysage témoignent d’un développement fluide et réfléchi.

Le village lui-même, niché entre montagnes et rivières, est d’une beauté paisible. Les ponts élégants qui enjambent les cours d’eau et les barrages qui rythment la vallée semblent s’intégrer naturellement à l’environnement, donnant au lieu une atmosphère harmonieuse.

Dans l’imaginaire collectif, peu importe où l’on se trouve dans le monde, les villages évoquent souvent la pauvreté, voire même une certaine austérité. Pourtant ici, loin de tout en apparence, c’est tout l’inverse : un village vivant, soigné et serein.

 

Pour conclure ce bref récapitulatif, la réalisation qui restera sans doute la plus profondément gravée dans ma mémoire — et que je rapporterai à quiconque m’interrogera un jour sur mon expérience ici — est indubitablement la qualité de vie des seniors dans la province du Fujian.

Dans les parcs, les ruelles, au bord de la mer ou dans les villages reculés, ils occupent l’espace avec sérénité : certains marchent, d’autres discutent longuement, jouent aux cartes ou pratiquent des exercices collectifs.

Cette présence active et respectée m’a rappelé une notion que nous avons en Algérie : « el chebʿâa », qui signifie littéralement en arabe la satiété.

Cependant, cette idée dépasse largement le simple fait d’avoir le ventre plein. Elle renvoie à une forme de plénitude sociale, à l’idée que la bien-portance d’une nation se mesure aussi à la manière dont elle prend soin de ses aînés.

La qualité de vie des personnes âgées, la place qu’on leur accorde et le respect qui leur est dû et témoigné constituent, sans doute, l’un des indicateurs les plus révélateurs de la bonne santé d’une société. Dans le Fujian, cette impression de dignité tranquille et de vieillesse vécue pleinement était frappante.

Pour mon premier voyage en dehors de la grande métropole, je n’aurais pu rêver meilleure compagnie que celle des journalistes, organisateurs et hôtes du tour « Perceiving Happiness » dans la province du Fujian. Ce périple, bien qu’inscrit dans un cadre professionnel, s’est révélé être une expérience humaine sans précédent.

Auteur : Maïssa Benali Cherif

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