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« Les relations sino-camerounaises sont fructueuses en tous points de vue », Charles Romain Mbele, Philosophe camerounais

  1. Que revêt pour vous la visite du vice-premier chinois en terre camerounaise ?

Le vice-premier chinois Liu Guozhong, membre du Bureau politique du Comité central du parti communiste de la République populaire de Chine, envoyé spécial du président Xi Jinping, a effectué une visite d’État de deux jours au Cameroun – du 17 au 18 janvier 2024. Du point de vue symbolique et politique, celle-ci apparaît de première importance, notamment à la lecture d’un certain nombre de faits significatifs. D’abord, il a été accueilli à son arrivée à l’aéroport international Nsimalen-Yaoundé par le premier ministre camerounais Joseph Dion Ngute, à la tête d’une délégation de haut niveau du point de vue politique et administratif. Cet homme d’État de premier plan a ensuite visité le chantier du nouvel immeuble-siège de l’Assemblée nationale à Ngoa-Ekele. Don sans contrepartie de l’État chinois, sa construction est financée par la Chine à hauteur de 55 milliards de FCFA. À cette occasion, le président de l’Assemblée nationale Cavaye Yeguié Djibril a formulé le vœu que le président Xi Jinping soit présent lui-même lors de l’inauguration qui est attendue bientôt, l’achèvement du chantier étant prévu au mois d’août 2024. Il a été enfin reçu par le président Paul Biya, en compagnie de Wang Yingwu, ambassadeur de Chine au Cameroun.

Cela souligne, à mes yeux, l’importance de cette visite, au cours de laquelle des discussions et des échanges profonds ont porté, semble-t-il, sur des questions liées au renforcement d’une coopération ancienne de près de 50 ans dans les domaines de la politique, de l’économie, du commerce, des infrastructures, de la culture, du tourisme et des affaires internationales. Il ne peut en être autrement, le Cameroun étant un partenaire stratégique de la Chine sur ces sujets. En plus, selon les statistiques disponibles, la Chine possède 17% de parts de marché au Cameroun, alors qu’elle a 26% des exportations camerounaises. On ne doit pas oublier l’implication multiforme de la Chine dans la réalisation des infrastructures de premier plan (ports, routes, autoroutes, palais de congrès et de sports, aqueducs, barrages pour la production de l’électricité et de l’eau, bâtiments administratifs, hôpitaux, etc.).

De ce point de vue, la mise en place de nouvelles coopérations est attendue après la période creuse liée à la pandémie du Covid-19. Il s’agira par-là de renforcer et de relancer les interventions liées aux « Nouvelles routes de la soie ». On peut souligner aussi la collaboration dans les affaires internationales, le but ici étant de faire prédominer le dialogue comme une solution aux différends qui peuvent opposer les nations et les peuples. Il y a là une volonté politique car il s’agit qu’au niveau du droit des gens (jus gentium) la communauté des peuples tourne désormais le dos au droit du plus fort. Or, ce dernier ne veut pas mourir. Sa lente euthanasie se voit encore aujourd’hui – pour le malheur des peuples – dans le maintien de conditionnalités culturelle, économique et politique, de « printemps » et de « révolutions de couleur », de contreparties pour loyauté, de pressions de toutes sortes, etc. Au contraire, l’option pour le dialogue est essentielle pour la Chine comme pour le Cameroun, car ils tiennent à rester à l’écart des problèmes intérieurs des États. On apprécie que leur diplomatie demeure en cela très westphalienne.

  1. À quoi peut-on s’attendre au lendemain de cette visite ?

Mon souhait est que les rapports d’amitié, de respect mutuel, le principe «win-win» se renforcent et que les liens stratégiques se resserrent encore beaucoup plus pour notre développement. Ce dernier suppose en effet la lutte commune afin que se mette en place un ordre mondial plus juste, plus équilibré, lus pacifique, plus sûr, plus respectueux des souverainetés et des choix des peuples.

De façon plus concrète, nous devons faire en sorte que notre implication – comme le font d’autres pays africains (Afrique du Sud, Éthiopie, RDC, Angola, Ghana, Nigeria, Kenya, Zambie, île Maurice, et beaucoup d’autres) – monte en gamme, être plus active voire plus pro-active, par exemple dans le domaine du tourisme. Nous devons profiter du discours d’hostilité, de défiance et de China bashing qui s’est développé en Occident depuis la China Initiative de l’administration Trump et les élucubrations contre la Chine avec le Covid-19, pour développer notre offre touristique à l’endroit des touristes chinois, afin qu’ils visitent notre pays, nos parcs, l’occasion étant donnée de rendre ces derniers plus attractifs, et donc de relancer notre transport aérien, nos aéroports, notre artisanat, etc. La dimension consulaire ne peut être oubliée, car on voit un nombre croissant de Camerounais se rendre en Chine pour y commercer, s’y installer, s’y marier. Du point de vue du commerce, des affaires, des relations humaines de plus en plus étroites, l’enseignement du mandarin doit-être poursuivi pour permettre que les liens culturels soient plus étroits.

  1.   Cette visite intervient alors que la Chine et l’Afrique préparent le 9e Sommet du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC). Peut-on faire en cela une lecture parallèle ?

Le Forum sur la coopération sino-africaine – dont l’acronyme anglais est FOCAC (Forum of China-Africa Cooperation) – se prépare en effet et se tiendra à Pékin cette année selon son ordre de succession triannuelle. C’est un moment important dans les relations multilatérales où est en gésine une solidarité anti-hégémonique, anti-impérialiste, anti-néocolonialiste. Mais, de façon explicite, le FOCAC vise la modernisation de l’Afrique par son industrialisation. Cette coopération a un double fondement philosophique. Xi Jinping a défini le premier fondement avec la notion de « communauté de destin partagé » (community of share future). C’est en somme l’idée du « co-développement » dans un double sens moderne et civilisationnel. L’autre fondement se situe dans le refus de l’égoïsme.  Cette dernière disposition n’est pas la bienvenue pour Xi Jinping entre les peuples. À ses yeux, il faut faire le choix du bon côté de l’histoire – le côté du progrès de la civilisation humaine ; il s’agit dès lors d’arborer l’étendard de la paix, du développement, de la coopération et du principe gagnant-gagnant, de veiller à ce que la sauvegarde de la paix et du développement dans le monde permette d’assurer le développement de la Chine, et que le développement de la Chine profite à son tour à la sauvegarde de la paix et du développement dans le monde.

Tout cela tient en effet à l’évolution récente des peuples africains et chinois, depuis les années 50 du XXe siècle – pour fixer une chronologie. Celle-ci montre une construction dynamique, consciente et commune, caractérisée encore par Xi Jinping comme « une longue tradition d’entraide et de solidarité », cette « communauté de destin » s’appuyant sur des liens anciens pour partager « heur et malheur », notamment l’abus racial, l’humiliation coloniale, para-coloniale voire néocoloniale. Ce dont témoigne Bandung en 1955, le soutien de la Chine aux luttes de libération en Afrique comme luttes pour l’industrialisation et la modernisation spirituelle et matérielle, le soutien des Africains à la Chine pour qu’elle soit membre du Conseil de sécurité, la mise en place en cours depuis une dizaine d’années des « Nouvelles routes de la soie », l’alternative anti-néolibérale au « consensus de Washington » telle qu’elle émerge dans le « consensus de Pékin ».

  1. Au regard de l’évolution du temps, sous quel signe placez-vous la coopération sino-africaine, sino-camerounaise en particulier ?

Au regard de l’histoire universelle en cours, je souhaite donc un renforcement et une fluidification continuels des relations bilatérales et de coopération entre le Cameroun et la Chine. Ce sont des relations fructueuses en tous points de vue. Mais, plus encore, il y a, dans ces actes concrets, un poids qui pèse sur les épaules des peuples africains et chinois : celui de travailler à un ordre du monde plus juste, plus paisible, plus égalitaire, en somme plus multipolaire, exempt de toutes formes de sujétion et de domination. Au cœur de leurs efforts communs, leur objectif a été et doit rester – sur les bases anti-impérialistes jetées à Bandung en 1955 et maintenant avec le FOCAC – de renforcer la synergie des civilisations sino-chinoises pour construire une nouvelle civilisation humaine fondée sur l’égalité, la justice, la recherche du bonheur pour tous. La construction d’une communauté de civilisations doit regarder de façon ferme vers l’idéal d’une humanité future ayant son ancrage dans les caractéristiques anciennes des civilisations humaines. Celles-ci, dans leur moment le plus transcendant, ont formulé une aspiration immémoriale de l’âme humaine qui est parcourue et travaillée par l’idée de progrès qui s’élève de la quête de la justice et de l’égalité.

Aussi la conscience africaine se réjouit-elle que la Chine soutienne l’Agenda 2063 de l’Union Africaine qui a pris la suite du Plan d’Action de Lagos (1981). L’Agenda 2063 s’inscrit en effet dans un axe de modernisation de l’Afrique soutenue par la Chine à travers de multiples projets et surtout à travers la Belt and Road Initiative. Le soutien et le rôle de la Chine à l’intégration régionale – en vue de la modernisation de l’Afrique – prennent la forme explicite de relations de coopération multiforme avec le continent. Et comme la fin de l’Afrique est de naître à la modernité par elle-même, ce processus de modernisation prend appui sur l’éducation des hommes et des femmes, à travers les sciences et les technologies, l’amélioration des conditions sanitaires et l’innovation posées comme les premières forces productives. Par l’allocation de bourses de formation, le recyclage des cadres dans des domaines multiples, la Chine met au centre de ce processus les jeunes.

Pour saisir conceptuellement tous ces éléments, on ne peut qu’être en accord avec l’objectif civilisationnel final que Xi Jinping fixe à la communauté de destin de l’humanité au cœur de la construction des civilisations modernes sino-africaines : le bonheur pour tous, l’amélioration du bien-être des peuples, la prospérité culturelle, une plus grande contribution à la diversité culturelle.

Propos recueillis par Gérard Njoya & Sandrine Namen

 

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