

Depuis le 28 février 2026, l’antipathie irano-américaine a pris une nouvelle tournure avec le lancement de l’opération militaire conjointe américano-israélienne en Iran. Nommées Opération lion rugissant côté israélien et Opération fureur épique par les américains, ces attaques, à l’origine de nombreux heurts et douleurs, ont naturellement donné lieu à la riposte l’Etat persanophone via l’Opération promesse honnête 4, basculant ainsi la région et le monde entier dans un cycle d’incertitudes. La situation a polarisé l’attention des acteurs bilatéraux et multilatéraux notamment au sujet du très stratégique détroit d’Ormuz, du controversé projet nucléaire iranien, ou encore au sujet de la surprenante résilience de Téhéran dans le conflit. Parmi ces acteurs, certains étaient attendus plus que d’autres au regard des alliances formels et tacites. C’est le cas de la République Populaire de Chine. Décriée au début à cause de son mutisme et de son inaction sur le terrain des combats, la Chine, compte tenu du cours des évènements, a fini par contraindre de nombreux observateurs à la reconsidération de leurs analyses. Elle est d’ailleurs tout à coup présentée comme la principale bénéficiaire de ce regrettable conflit. Dès lors, en quoi est ce que la Chine Populaire tire profit de cette conflagration ? c’est à cette question que la présente réflexion s’attelle à suggérer des éléments de réponse, au seul regard des faits et gestes internationaux de ces dernières semaines.
Au début de la guerre en Iran, les regards étaient tournés vers Moscou et Pékin pour tenter rapidement de scruter le comportement de ces deux alliés de poids de Téhéran. Non seulement dans le cadre du Sud Global, la Chine par exemple, a signé en 2021 avec l’Iran, un accord pour un partenariat stratégique sur 25 ans. La présence chinoise était donc attendue aux côtés de l’Iran. Au grand dam de ceux qui l’attendait violente, la Chine est restée fidèle à son ADN pacifiste, non moins efficace et surtout, en engrangeant des lauriers assez intéressants sur la scène internationale
- La stratégie médiatrice et rassembleuse de Pékin en plein tumulte
Dès les premières heures du conflit, la Chine a adopté une posture de médiation. Un costume utile pour parler aux deux principaux protagonistes : à l’Iran dont elle est un important partenaire commercial et un client majeur de son pétrole ; aux États-Unis d’Amérique avec qui les tensions commerciales et géopolitiques restent palpables. Bien que certains attendaient et s’attendaient à un soutien militaire à Téhéran et malgré la suspicion d’un appui logistique depuis le début de Pékin, l’Empire du Milieu a su privilégier la voie diplomatique dans les faits et les discours. En fin mars, aux côtés du Pakistan, la Chine proposait un plan de paix en cinq points pour le Moyen Orient : 1- la cessation immédiate des hostilités, 2- le début des pourparlers de paix le plut tôt possible, 3- la sécurité des cibles non militaires, 4- la sécurité des voies maritimes, 5- la primauté de la charte des nations unis. Dans le discours, Pékin a constamment condamné fermement les attaques. Il a appelé à la retenue et a, par exemple, qualifié le blocage des ports iraniens par les USA de ‘’dangereux et irresponsables’’. En clair, la guerre en Iran est ainsi perçue comme une opportunité pour la Chine de renforcer son image de puissance responsable. Xi Jinping se présente de ce fait comme un modèle de sérénité face au caractère erratique et imprévisible de Donald Trump qui hystérise la planète, insulte ses alliés et se contredit facilement.
2. L’idée d’un échec du trumpisme en Iran
En bombardant l’Iran le 28 février dernier, le président américain ne vendait pas cher la peau des Mollahs de Téhéran. Deux mois après, malgré des espoirs intermittents de cessez-le-feu, la guerre n’est pas finie. Un échec pour le numéro un américain. D’abord, il l’a annoncé et on attendait une guerre courte, une victoire rapide de Washington. Sur le terrain réel cependant, la témérité et la résilience du peuple iranien tout entier ont vite fait de reconsidérer la véritable valeur des forces en présence. Ensuite, le locataire de la Maison Blanche s’est illustré par des déclarations hâtives, souvent en déphasage avec la réalité du théâtre des opérations. De véritables sorties de piste en contraste avec une Chine cohérente, belle dans son habit taillé sur mesure de médiateur. Constamment, Trump a annoncé la fin de la guerre alors que les hostilités se poursuivent. A maintes reprises, des démentis sur ses propos sont venus du camp d’en face, réaffirmant la volonté de continuer la guerre. Enfin, L’ouverture des négociations interroge tout de même pour un belligérant qui a si tôt et tant vanté sa victoire. Même si elle arrivait, il faut bien admettre qu’on ne soit pas loin d’une victoire à la Pyrrhus sous l’œil attentif de l’Empire du Milieu.
3. La visite de Cheng Li-Wun en chine : une simple coïncidence ?
A l’invitation du Comité Central du Parti Communiste Chinois et du Président Xi Jinping, madame Cheng Li-Wun, présidente du Kuomintang a séjourné en Chine du 7 au 11 avril 2026, une décennie après la dernière visite d’une telle envergure. Avec le numéro un chinois, la cheffe de l’opposition taiwanaise a eu des échanges cordiaux, en se disant prête à tout faire pour promouvoir la paix à travers le détroit de Taiwan, sous réserve de la reconnaissance du consensus de 1992. La présidente du KMT n’a pas manqué d’exhorter les personnalités politiques taiwanaises à faire les bons choix. Justement, avec en ligne de mire les élections présidentielles de 2028 à Taïwan et au regard de la toute-puissance américaine contrariée en Iran, le déplacement de madame Cheng suscite des opinions et des questionnements. Le parapluie américain pourrait-il vraiment couvrir Taipei devant la furie des eaux nationalistes de Pékin ? la solution à cette question de Taiwan, un
sujet sino-chinois, ne mérite-t-elle pas une approche fraternelle ? les réponses à ces questions, négative à la première et affirmative à la deuxième, pourraient bien être partagées par la femme politique taiwanaise au moment où Pékin consolide sa place centrale dans la diplomatie mondiale
4. Le vaste balai diplomatique à Pékin, logiquement !
En attendant de recevoir Donald Trump le 14 mai prochain et Vladimir Poutine à la fin dudit mois, la Chine a continué de recevoir de prestigieux invités, tous venus s’abreuver, consolider les rapports, prendre conseils auprès de Xi Jinping. En un lapse de temps, le prince rouge a tour à tour reçu le prince héritier d’Abou Dhabi Khaled Ben Mohammed le 12 avril, Pedro Sanchez le Premier Ministre espagnol et le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov le 14 ou encore To Lam, président de la république socialiste du Vietnam le 15 avril. Un balai diplomatique qui a permis à la Chine d’enraciner et de vulgariser son discours de paix et d’amitié, en insistant bien sûr sur la vision du monde actuel. En recevant Pedro Sanchez au Grand Palais du Peuple, Xi Jinping a, par exemple, fait le constat ‘’d’un ordre mondial qui s’effrite’’ et d’une lutte ‘’entre la justice et la force’’. En certifiant au Premier Ministre espagnol qu’il se trouvait ‘’du bon côté de l’histoire’’, Xi Dada a rappelé que ‘’la manière dont un pays envisage le droit et l’ordre international reflète sa vision du monde, ses valeurs et son sens de responsabilité’’.
Au final, il faut admettre qu’au-delà de la mort et de la désolation qu’elle sème malheureusement, la guerre en Iran rend un service diplomatique à la Chine. Elle offre à Pékin l’opportunité d’arborer son costume de puissance responsable et rassembleuse, de répandre son discours de paix, d’amitié, de fraternité et de développement partagé, mais surtout, ce conflit permet à Xi d’engranger de précieux points sur la scène internationale, au détriment du sulfureux et très belliqueux Donald Trump qui semble décontenancé par les intrépides Mollahs de Téhéran.
Par Fabrice ONANA TSA /PhD
Spécialiste des questions sino-africaines, chercheur au Centre d’Études et de Recherches dur la Chine-Afrique (CERCA).




